De la tome à l’atome

La SARL Jean Spada était la troisième plus grande fromagerie de la vallée du Rhône. L’irradiation du sol a entraîné la disparition de l’appellation. L’armée a de son côté réquisitionné les camions de l’entreprise, pour transporter du liquide de refroidissement et des bidons de déchets.

 

Jean est né en 1954 sur le plateau ardéchois, non loin de la montagne d’Antraigues, chère à Jean Ferrat. De congères en dégels, de tourbières en gorges escarpées, il connaît son terroir comme personne. Aujourd’hui, il n’a plus rien. Ses camions qui transportaient le lait, comme ses treize camions frigo et ses véhicules de transport ont été réquisitionnés en urgence par le Préfet Salvay, chargé de conduire les opérations de “liquidation” du Tricastin. Il n’a pas eu le choix, il n’a même pas signé un papier.

 

“Ils voulaient une flottille peu irradiée mais déjà trop contaminée pour ne plus pouvoir être utilisée en zone “clean”. Mes camions étaient tout désignés : ça a évité de salir du matériel. Ils ont beaucoup fait ça sur la région. Nombre d’entreprises ont périclité et se sont retrouvés avec du matériel inexploitable … sauf pour l’Etat.”

 

Le dédommagement que Jean Spada devrait recevoir ne couvrira pas la construction d’un nouveau local : de toute manière, sa vie professionnelle est finie.

 

“Mon père fabriquait du Picodon, mon arrière-grand-père aussi. J’ai assisté aux premières années de la centrale. J’avais assimilé le fait que je vivais dans un endroit dangereux, donc je me suis assuré à hauteur de 35%. Aujourd’hui, je n’ai plus de terres, je n’ai plus de machines, je n’ai plus d’appellation et pis encore, je n’ai plus de chèvres ni aucun producteur de lait pour fabriquer mon Picodon. J’ai 55 ans. C’est la fin de la route, comme on dit…”

 

Quand on lui parle de l’usage qui est fait de ses véhicules, il relativise en bon fils de montagnard : “Ça ne sont que des roues mais la crise est telle que je ne pourrai jamais plus me développer d’une telle manière. Je ne déprime pas, je suis juste abattu, vide, comme si on m’avait mis un coup de massue derrière le crâne. En quinze minutes, j’ai perdu les trois-quarts de ce que j’avais mis une vie à construire. J’ai surtout perdu le terroir et les traditions drômoises, j’ai perdu mon chez-moi”.

Sophie Bouly
Journaliste indépendante #nature #sport. Spécialiste en biologie des organismes. Chargée de couvrir TRICASTIN2018 par l'agence BIEN.

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