Des robots pour liquider le Tricastin

Pierre et Marie se déplacent à vitesse lente sur une piste de gravier. Leur métier : “liquidateurs”. En rampant, ils avancent dans le réacteur n°2 de la centrale du Tricastin, découpent au laser le coeur du réacteur, et ramènent les déchets pour évacuation.

 

Fleurons de l’électronique dont on aurait bien évité l’usage, Pierre et Marie sont deux robots liquidateurs conçus par le Commissariat à l’Energie Atomique. Ils fonctionnent en binôme sur le site, et en alternance dans les zones trop irradiées. Déposés à quelques mètres seulement du point d’explosion, ils font le travail qui, à Tchernobyl en 1986, avait été confié aux hommes. Sans blouse de plomb ni casque précaire, mais dotés de circuits résistants, ils prennent vie sous la commande de Gérard, technicien pour un sous-traitant d’EDF (le prénom a été modifié) :

 

“Quand j’ai commencé à travailler pour Areva, je connaissais le domaine. On n’avait rien d’apprentis sorciers… Quand Fukushima Daïchi a lâché, j’ai senti le vent tourner, et c’est le cas de le dire… Je me suis dit qu’on aurait un jour besoin de robots de démantèlement. Je ne pensais juste pas en avoir besoin aussi vite”

 

Pierre et Marie Curie auraient-ils compris l’accident du 8 juillet 2018 ? À Pierrelatte, où il vivait avec sa famille, Gérard a participé à la construction de la pelleteuse “Becquerel I”. “On a créé Becquerel I pour retourner la terre contaminée. Grâce à cette machine, on ne prend plus le risque d’envoyer des hommes sur ce genre de mission”. Après Tchernobyl, il avait fallu retourner des hexa-tonnes de terre sur la commune de Pripyat. Des hommes étaient chargés de manipuler la terre souillée, s’exposant à un risque de contamination dont ils ignoraient l’importance.

L’ingénieur continue : “Le niveau sept, ici, personne n’y croyait. Pierre et Marie ? C’étaient des jouets : on s’entrainait avec, mais en se disant qu’on ne s’en servirait jamais en situation concrète… L’idée, c’était d’avoir du matériel fiable et résistant. On s’en est même servi pour transporter des pneumatiques de service en service. On les a appelé Pierre et Marie car ils fonctionnent en binôme et ne sont pas trop pertubés par les retombées radioactives. ”

 

Aujourd’hui, la science-fiction est devenue réalité et une rude épreuve attend chaque jour ces travailleurs à la précision inégalée. Avec leur bras articulés, ils vivent au plus près l’horreur de la catastrophe.

 

“J’avais vu les images d’un robot rentrer dans le coeur du réacteur de Fukushima. C’était déjà moins précaire que pour les sacrifiés d’Europe de l’Est, mais la machine japonaise n’a pas tenu un round. Elle a fait deux ou trois images et a rendu l’âme. Le problème, c’est qu’obtenir un nouvel appareil sain peut prendre plus de deux ans. On a cent-vingt personnes qui planchent dur sur les nouveaux modèles, mais si Pierre et Marie nous lâchent, comme Einstein il y a six mois, on ne pourra plus avancer !”

 

En attendant la relève, les deux engins participent au combat aux côtés des scientifiques. Et des travailleurs précaires du site EDF/Areva. La prochaine échéance : arriver à s’approcher assez près du matériau radioactif fondu dans le coeur de la carcasse. Dans la zone, l’incertitude règne. Après l’épisode japonais de 2011, Tepco avait envoyé à Daïchi les mêmes travailleurs mécaniques. Ils s’y étaient cassés les dents.

Gérard termine : “ En France, on a les meilleurs robots, les meilleurs centrales, les meilleures usines d’enrichissement. On a tout le meilleur mais ça ne change rien : si la surchauffe devient incontrôlable, c’est fini.”

 

Aujourd’hui, beaucoup d’habitants de la Drôme et de l’Ardèche attendent de pouvoir fouler à nouveau leur terre. À Tricastin, le chantier sera long. La liquidation du réacteur devrait nécessiter plusieurs dizaines d’années. Pour cela, il faut espérer que le grand squelette du n°2 et les deux ouvriers de métal se trouvent des atomes crochus.

Pour notre interlocuteur, la suite s’annonce compliquée :
“On savait que ça pouvait péter. Aujourd’hui j’ai découpé 25 cm2 de métal. À Tchernobyl, ils allaient beaucoup plus vite mais ils ont déconné au niveau de l’éthique. Ils ont envoyé des gars par milliers et ils les ont plongés dans l’horreur. Surtout les premiers : il ont agonisé pendant des jours. Enfin bon, parler d’éthique, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. On a coupé vingt réacteurs sur la métropole mais un réacteur, c’est pas une voiture. On peut le mettre en veille, limiter sa puissance, mais le poison est toujours dedans, toujours chargé en énergie et toujours prêt à nous marcher dessus”.

Bertrand Renoir
Chargé de couvrir TRICASTIN2018 par l'agence B.I.E.N. Responsable éditorial du service TRICASTIN2018.

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