Les désorientés de Lyon

Abasourdis au quotidien, souvent mal intégrés, les réfugiés du Tricastin ont pour la plupart du mal à accepter leur nouvelle vie dans la capitale des Gaules.

Initiatives, aides, logement : nous avons suivi Geoffroy Millier, rescapé, durant une journée.

 

Comme tous les lundis matin, Geoffroy Millier doit traverser la métropole pour se rendre aux Hôpitaux-Est. Pour ce montilien de naissance, bouleversé et ruiné par la catastrophe du 8 juillet 2018, une nouvelle page s’ouvre. Dans l’urgence, il a loué une chambre à la Mulatière, qu’il partage avec sa compagne et sa fille de deux ans. Les examens réguliers auxquels il se soumet permettent à l’équipe médicale qui l’accompagne de suivre l’évolution des effets de la radiation sur son corps.

 

De retour de l’hôpital, Geoffroy peut entamer sa deuxième journée. Tous les jours, la même nécessité : chercher du travail. Geoffroy contacte en priorité des entreprises de terrassement, son métier.

Patron d’une petite entreprise de BTP dans la Drôme Provençale, il a du, comme beaucoup d’autres, faire table rase de son passé. Sa période de vache maigre l’inquiète, d’autant que les entreprises ne recrutent que très peu. La catastrophe a ébranlé l’économie du pays, le secteur de la construction étant particulièrement touché. L’afflux de réfugiés en région lyonnaise a en outre déséquilibré le marché du travail de la métropole, et on voit se développer le travail journalier, souvent non déclaré.

 

Geoffroy ne trouvera rien aujourd’hui, sa tournée auprès des entreprises avec lesquelles il a déjà travaillé n’a rien donné. Pour survivre, les réfugiés reçoivent une allocation versée par l’État, et définie en fonction de la taille du foyer familial. Pour la plupart, l’allocation permet tout juste de survivre. Quant au dédommagement du préjudice patrimonial, il reste encore une chimère. Maison, biens mobiliers, voiture : la famille Millier évalue ses pertes à hauteur de 275.000€. Ce n’est rien à côté du préjudice moral subi.

“ On s’est sentis très seuls pour pour expliquer la situation à notre fille. On est partis en lui disant : c’est la radioactivité, mais la radioactivité, personne ne la voit. À cet âge, ça semble juste surnaturel pour les enfants, ils ne le croient pas, ils n’arrivent pas à l’accepter. Ça génère chez eux des angoisses profondes, je ne sais pas quelles en seront les séquelles à long terme.

 

A la dure condition de réfugié s’ajoute la sourde hostilité de certains Lyonnais. La voisine de Geoffroy par exemple lui a clairement fait savoir qu’elle ne tenait pas à établir un contact trop proche avec eux, car elle avait peur pour sa santé. Lucie, la femme de Geoffroy, dit se sentir ici « comme une pestiférée ». Les réfugiés doivent aussi affronter une administration tatillonne, qui ne fait que peu d’efforts pour les sortir de situations parfois ubuesques. Beaucoup d’entre eux sont en effet partis en laissant tous leurs papiers chez eux, pensant pouvoir revenir peu de temps après l’évacuation de la zone P.A.R.I. (Périmètre à Accès Réservé et/ou Interdit). Sécu, retraite, RSA : faire valoir ses droits relève de la gageure. Ainsi Geoffroy a besoin de refaire tous ses papiers laissés sur place. Il a notamment besoin de son certificat d’aptitude à la conduite d’engins de travaux : cela lui permettrait de trouver plus facilement un travail à Lyon. Face à l’inertie de l’administration, Geoffroy s’est mis en contact avec des stayeurs restés dans la zone P.A.R.I. et qui en sortent des objets pour les restituer à leurs propriétaires.

 

Les parents de Geoffroy l’appellent souvent pour prendre de ses nouvelles, ils le soutiennent également financièrement. Depuis la catastrophe, ils l’exhortent à quitter Lyon pour s’installer avec eux, à Mont-de-Marsan. Ils ne comprennent pas son obstination à rester dans la région lyonnaise. “ Les populations sont toutes parties vers le nord pour une raison simple, répond Geoffroy, le mistral a poussé le nuage de césium vers la Méditerranée. Du coup à Lyon, on a retrouvé des amis drômois qui ont échoué ici, comme nous. Ça recrée une petite communauté, on s’entraide, on se rend des services. Je n’ai pas envie d’abandonner maintenant. Ma vie ne s’est pas arrêtée avec le Tricastin, ce n’est juste plus la même…”

Ahmed Brahima
Passionné de #ski, amateur de montagne et voyageur à mes heures perdues, je me promène aujourd'hui dans la zone P.A.R.I de #tricastin2018 et je m'occupe particulièrement de l'info animalière en direct.

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