Le songe d’une nuit d’été

Miguel travaillait au Tricastin le 8 juillet 2018. De cette funeste journée, il ne se rappelle que de la chaleur et du silence le soir de l’explosion. Il n’a cependant pas totalement tiré un trait sur le nucléaire civil. Aujourd’hui il aide à la création du musée-mémorial de Lemoniz au Pays-Basque. 

Originaire d’Espagne, Miguel a rejoint la France en 2012. Cet ibérique, grand brûlé, se définissait lui même comme de la « viande à rems*». Le soir du 8 juillet, il a assisté en à l’explosion du réacteur n°2 de la centrale du Tricastin. Il n’a pas pensé tout de suite aux effets à venir des radiations sur son métabolisme. D’abord, il a couru soutenir les collègues, qui essayaient tant bien que mal de se dégager des des débris. Puis il a compris. Il ne lui a pas fallu longtemps :

« J’avais des amis sur le site. Des personnes avec qui j’étais venu en France. J’en ai vu un ressortir le corps calciné, en me disant de courir. Il me hurlait de courir… »

Alors Miguel a aidé le plus de victimes possibles, les portant jusqu’au local où ils étaient pris en charge par les militaires. 

Au bout d’une heure, Miguel vomit sans discontinuer puis est conduit à l’antenne médicale. De là, il part pour Brest afin d’y être soigné. À ce stade-là, les médecins lui donnent cinq semaines d’espérance de vie.

De pansements en pansements, de services en services, l’ex-employé sous-traitant a attendu longtemps que la faucheuse vienne le chercher.

 

« Je ne savais pas quand ça allait se terminer, je ne savais pas réellement dans quel état de santé j’étais. Les médecins me disaient que ma moelle osseuse était surement touchée, que mes reins fonctionnaient mal. Ma peau a noirci, les cellules sont mortes peu à peu : mes plaies collaient aux draps. À mes côtés, il y avait deux hommes et les deux sont morts méconnaissables. »

 

Lui s’en est sorti. Un miraculé. Depuis Miguel suit de lourds protocoles de soin, et vit dans l’angoisse.

 « J’ai peur de la leucémie, j’ai encore de très gros problème digestifs et j’ai attrapé un cancer de la thyroïde. Fort heureusement, les médecins ont réussi à le soigner. Psychologiquement, c’est très dur. On se lève le matin en se demandant pourquoi on s’en est tiré et on se couche le soir sans savoir si on vivra encore plus d’un an ».

Le 8 juillet, Miguel a été rapidement évacué du Tricastin. Il a quand même eu le temps d’assister au crash du Canadair de l’adjudant Pasquier.

« Le feu nucléaire ne s’éteint pas. C’était un déluge de flammes, ou plutôt, un flambeau, une torche, et tout partait dans les airs. Quand le Canadair s’est écrasé, certains pompiers n’ont même pas détourné la tête tant ils étaient pris par leur tâche. Les salariés qui attendaient pour être évacués se sont tus, complètement, pendant plus de dix minutes. Personne n’a parlé. Tout le monde savait qu’on était passé à côté de la double catastrophe : si l’appareil était tombé sur le réacteur n°4… »

Pour lui, la page est tournée. Auparavant, il avait surtout peur de la bombe H, mais l’accident lui a donné à réfléchir :

 

« Je sais aujourd’hui ce qu’implique un tel travail. Si un réacteur explose, on plonge dans l’horreur. De la « viande à rems » il en existe encore. En Chine par exemple, on ne compte plus les pépins dus à des règles de sécurité lacunaires. En France aussi d’ailleurs, en 2016 le tribunal des affaires de la sécurité sociale avait reconnu la faute inexcusable d’Engie après le décès d’un ancien salarié. Le pire, c’est que, même sans parler d’accident, les conditions de travail sont précaires et on est très exposés aux radiations ! »

 

Aujourd’hui, l’homme de 44 ans est rentré au pays et consacre son temps au projet de musée dans la centrale basque de Lemoniz. La structure, abandonnée et n’ayant jamais servi à produire de l’électricité, se transforme peu à peu en mémorial musée.

 

« L’Espagne n’a jamais été touchée par un accident. L’accident du Tricastin concerne cependant tout particulièrement la péninsule ibérique. Le nucléaire, c’est une préoccupation internationale. »

 

Gageons que nous lui rendrons visite un de ces jours.

Bertrand Renoir
Chargé de couvrir TRICASTIN2018 par l'agence B.I.E.N. Responsable éditorial du service TRICASTIN2018.

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